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PYRÉNÉES, CHEMINS DE TRAVERSE

François Raygot dit Lagoueillère

Profil de la traversée

Premières tentatives à la Maladeta de 1787 à 1807
Le chasseur anonyme de Ramond, le guide Rigaud, le guide François Lamoulières :
Un seul et même homme, François RAYGOT dit "LAGOUEILLÈRE".

Une réhabilitation ?

Par Gérard Cayez
© 31 janvier 2015 / 31 juillet 2016


Préambule.

Jusqu'à présent, par les différents récits des premières tentatives à la Maladeta, on connaissait les noms des guides Rigaud et François Lamoulières sans en savoir plus sur leurs existences. Parallèlement à mes recherches sur la "saga" des guides Haurillon, j'ai découvert par hasard dans un bulletin de l'Institut Genevois de 1907 une biographie de Louis Perrot (botaniste et naturaliste suisse) dans laquelle sont reprises ses notes de voyage dans les Pyrénées avec A.-P. de Candolle en 1807. Celles-ci comparées aux archives d'état civil permettent de conclure que le chasseur anonyme de Ramond, le guide Rigaud et le guide François Lamoulières n'étaient qu'un seul et même homme, François Raygot dit Lagoueillère.

Je remercie Jean-Didier Cazalaa pour ses précieuses recherches et son arbre généalogique, Florian Jacqueminet pour m'avoir indiqué l'article de Pierre Caillau Lamicq et Francisco Termenón celui de David Vilaseca Basco.



Un seul et même homme.

Le chasseur anonyme de Louis Ramond de Carbonnières.

En 1787, Louis Ramond de Carbonnières, alors au service du Cardinal de Rohan en disgrâce pour l'affaire du collier de la reine et en cure à Barèges, découvre les Pyrénées Centrales et entreprend d'étudier les glaciers en complément de ses observations botaniques et géologiques. Accompagné de son guide barégeois Simon Guicharnaud, il tente l'ascension de la Maladeta "[s]'étant assuré d'un chasseur d'isard, qui en avait pratiqué souvent la partie connue"[1] mais ils n'atteignent pas le sommet.
Qui est donc ce chasseur luchonnais que Ramond n'a pas nommé ?

"le vieux Rigaud" d'Antoine Ferrière

En 1800, Antoine Ferrière, jardinier à l’École centrale de Toulouse tente à son tour l'ascension de la Maladeta. Cette mission lui a été confiée par Philippe Picot de Lapeyrouse, botaniste toulousain ayant envers Ramond une certaine rancune depuis la tentative d'ascension du Mont Perdu en 1797. Louis Perrot dont nous reparlerons a écrit, "le vieux Rigaud [...] a servi précédemment de guide à Ramond [...] Il nous dit aussi que lorsqu'il accompagna Ferrière, le mauvais temps l'empêcha de franchir le glacier".[2]
Le chasseur de Ramond et guide de Ferrière était donc un certain Rigaud.

"François Lamoulières" de Louis Cordier

En 1803, Louis Cordier, jeune et brillant ingénieur des mines, est également envoyé par Philippe Picot de Lapeyrouse pour réaliser l'ascension de la Maladeta, sa rancune envers Ramond étant devenue conflit depuis son ascension réussie du Mont Perdu en 1802. Louis Cordier est accompagné d'un jeune écrivain danois Tonnes-Christian Bruun-Neergaard mais celui-ci restera en bas du glacier. Louis Cordier qui dit avoir atteint la crête sommitale, nomme ses guides "François Lamoulières de Barcugnas, âgé de 66 ans, et François-Jean Orillon, jeune homme, son neveu".[3]

Ayant consulté les archives et registres pour son article paru dans la revue Pyrénées (Bulletin pyrénéen) d'octobre-décembre 1974, Pierre Caillau Lamicq avait pu conclure : "Les recherches [...] n'ont pas permis d'établir l'état civil de François Lamoulières (ce nom n'étant peut-être qu'un surnom). En revanche, il n'a pas été difficile d'identifier le "jeune homme" qui accompagnait le vieux guide; il s'agit de François Haurillon, né le 19 septembre 1784, fils légitime d'Odon Haurillon et d'Angélique Sacaze de Barcugnas".[3]
Cependant, François Haurillon né le 19 septembre 1784 est décédé à sept ans le 30 novembre 1791, ce que n'a pas décelé Pierre Caillau Lamicq. Mais plus que d'avoir trouvé un indice, il a frôlé de très près la réponse, nous le verrons par la suite.

"Le guide Rigaud" d'Augustin Pyramus de Candolle et Louis Perrot

En 1806, un "étranger" tente cette ascension.
En effet, Louis Perrot ayant accompagné l'année suivante Augustin Pyramus de Candolle a indiqué dans ses carnets : "Ainsi excepté un étranger M. X, qu'il [Rigaud] y conduisit l'année passée et qui parvint à peu près à la même hauteur que nous, il est probable qu'aucun voyageur n'est encore arrivé à la crête de la montagne".[2]
Rigaud, chasseur de Ramond, guide de Ferrière a donc également été guide d'un énigmatique Monsieur X.

En 1807, le botaniste Augustin Pyramus de Candolle mandaté par le gouvernement au grand dam de Lapeyrouse, son jeune disciple Louis Perrot et leur assistant Berger, traversent les Pyrénées d’est en ouest afin d'en répertorier la flore. Ils tentent au passage l'ascension de la Maladeta.
Augustin Pyramus de Candolle a indiqué qu'ils étaient "partis avec deux guides l'un nommé Rigaud qui a accompagné Ramond et Ferrière, qui connaît bien le pays mais qui a 70 ans, l'autre son neveu Aurillon homme fort actif et complaisant"[4].
Louis Perrot a précisé que "son neveu Huguet Aurillon, guide attentif et qui est allé plusieurs fois à la Maladeta, pourra le [Rigaud] remplacer".[2]
Rigaud, chasseur de Ramond, guide de Ferrière et de Monsieur X a donc également été guide d'Augustin Pyramus de Candolle et Louis Perrot.

En annotation du récit d'Augustin Pyramus de Candolle paru en 1999 et présenté par Alain Bourneton, celui-ci s'interroge sur le rapport entre François Lamoulières âgé de 66 ans en 1803 et Rigaud âgé de 70 ans en 1807.[4]
Sans conclure, il a donné cependant la clé des énigmes ou plutôt d'une seule énigme à tiroirs que David Vilaseca Basco a entrouverts dans le revue "Muntanya" de juin 2013 mais celui-ci les a refermés un peu trop hâtivement.[5]



l'Enquête.

Il faut donc poursuivre les recherches de Pierre Caillau Lamicq dans les registres d'état civil pour y trouver éventuellement un dénommé "Rigaud" (oncle de "Huguet Aurillon") qui serait également "François Lamoulières" de Barcugnas (oncle de "François-Jean Orillon").[6]

Préalablement, il faut savoir que le village de Barcugnas était rattaché à la paroisse de Bagnères de Luchon et le village de Trébons à celle de Cazaril. A partir de la Révolution française, le village de Barcugnas est resté rattaché à la commune de Bagnères de Luchon, les registres paroissiaux étant alors transférés aux communes en tant que registres d’état civil.
Il faut également avoir à l'esprit que dans les Pyrénées, le nom de la famille (maison, feu, foyer - surnom a dit Pierre Caillau Lamicq) était, d'héritière en héritier, autant sinon plus usité que le nom du père.

Malgré toute l'attention qu'on peut apporter à leur consultation, les registres paroissiaux et d’état civil de Bagnères de Luchon font bien apparaître de nombreux Haurillon mais aucun "Rigaud" ni aucun "Lamoulières".

François Raygot dit Lagoueillère

En cherchant avec une orthographe approchée, on trouve un seul acte pouvant correspondre à "Rigaud" et "François Lamoulières" apparenté à la famille Haurillon. Cet acte daté du 30 janvier 1782 à Bagnères de Luchon indique le mariage entre Bourthouloume Haurillon et François Raygot dit Lagoueillère né à Trébons, fils de Mathieu Raygot Lagoueillère et Michelle Lafont Sapène, demeurant à Barcugnas et de profession maçon.
Louis Cordier aurait alors transcrit le nom "Lagoueillère" en "Lamoulières". De même, Augustin Pyramus de Candolle et Louis Perrot auraient écrit "Rigaud" et non "Raygot".

Le 10 août 1808, à Bagnères de Luchon est enregistré le décès de François Raygot dit Lagoueillère, maçon et charpentier âgé de quatre vingt deux ans, né à Trébons, demeurant à Bagnères de Luchon au faubourg de Barcugnas. Contrairement au registre des actes de d'état civil, le surnom Lagoueillère n'apparaît pas sur les tables annuelle et décennales. Le tableau récapitulatif annuel de la commune indique simplement François Raygot. Par ailleurs, Raygot est recopié Regot dans la table décennale de la commune et Regaud dans la table décennale du greffe.

Guide, une affaire familiale

Bourthouloume (écrit par ailleurs Barthélémie) Haurillon, née le 1° août 1732 à Bagnères, fille de Jean et de Jacquette, marié à François Raygot dit Lagoueillère le 30 janvier 1782, est décédée le 11 juin 1810. Elle avait une sœur aînée Catherine et deux frères cadets, Jean et Odon.
Du premier, on ne connaît pour l'instant que sa date de naissance.
Odon a par contre laissé une descendance illustre. Ses enfants étaient Hugues (ancêtre de Jean Haurillon dit "Jean Danse", guide de Jean d'Ussel, Emili Juncadella, Fontan de Negrin, Rouyer, ...), Jean (époux de Marie-Louise Barrau, elle-même nièce de Pierre "Pierrine" Barrau guide de Friedrich Parrot lors de la première ascension réussie de Maladeta en 1817 et mort dans une crevasse en 1824), Blaise, Aventin (père de Jean Haurillon, guide de Henry Russell), François (décédé en 1791 à l'âge de sept ans) et Jean-Baptiste.[7]
Parmi les fils d'Odon, neveux par alliance de François Raygot dit Lagoueillère, Jean Haurillon serait probablement celui appelé "François-Jean Orillon" par Louis Cordier et Hugues Haurillon est certainement celui que Louis Perrot a dénommé "Huguet Aurillon".

L'identité du chasseur de Ramond, guide de Ferrière, de Cordier et Bruun-Neergaard, de Monsieur X puis de De Candolle, Perrot et Berger, il devient difficile d'en douter :
François Raygot dit Lagoueillère.

Mais ...

Un doute demeure par la dizaine d'années de différence entre l'âge indiqué sur l’acte de décès et celui indiqué par Louis Cordier et Augustin Pyramus de Candolle. Le vieux François Raygot dit Lagoueillère aurait-il menti par "coquetterie" ?
Cette question reste en suspens car, même en élargissant les recherches, il n’apparaît malheureusement pas dans les registres de Trébons (où il est né ainsi que ses frères et sœurs) ou de Cazaril (paroisse de rattachement), d'acte de naissance pouvant correspondre à l'âge indiqué sur l'acte de décès (naissance vers 1726) ni même à celui indiqué dans les récits (naissance vers 1737).

Quoi qu'il en soit, guider jusqu'à semble-t-il quatre-vingts ans les premiers explorateurs de la Maladeta n'en est pas moins remarquable.
Cependant, Louis Cordier après avoir indiqué l'âge avancé de l'un (François Lamoulières) et la jeunesse de l'autre a écrit "C'est par ce trou que je montais avec notre intrépide chasseur" (François-Jean Orillon) [3].
Pour le franchissement de la rimaye, Louis Perrot a précisé "Le vieux Rigaud monta plus vite que lui [leur asistant nommé Berger] mais nous le dispensâmes de venir jusqu'au bout de la crête. Son neveu Aurillon passa le premier"[2]. Augustin Pyramus de Candolle a noté "Aurillon, Perrot et moi sommes montés jusqu'en haut; nous avons engagé le vieux Rigaud, qui nous était inutile, à rester à moitié chemin"[4].
Il est évident qu'en 1803 et 1807 ce sont les neveux Jean puis Hugues Haurillon, qui ont été les guides pour atteindre la crête et que le vieux François Raygot dit Lagoueillère a attendu sagement au niveau supérieur du glacier.

A suivre ...


Epilogue.
Maçon, charpentier, guide à l'occasion, le vieux Raygot était encore à quatre vingt deux ans un chasseur invétéré. Document exceptionnel, dans le registre de 1808 est inséré le procès verbal d’enquête établi par le juge sur les circonstances de son décès. Celui-ci précise que parti seul à la chasse à l'isard, François Raygot dit Lagoueillère n'était pas rentré le 6 août comme il l'avait promis. Ayant fait une chute de trente mètres, son corps fut retrouvé le 10 et ramené chez lui à Barcugnas.


Pyrénées - Chasseur d'isard sur la Maladetta
"Pyrénées - Chasseur d'isard sur la Maladetta" Edouard Pingret (1788-1875)
Rosalis - Bibliothèque de Toulouse

Références et renvois :
[1] Louis Ramond De Carbonnières - Voyage et observations faites dans les Pyrénées - Dumoulin 1792 - p.193 - Texte numérisé et mis à disposition par Rosalis - numerique.bibliotheque.toulouse.fr
[2] John Briquet - Biographie des botanistes suisses - Louis Perrot, naturaliste neuchatelois 1785-1865, son voyage dans les Pyrénées avec A.-P. de Candolle, en 1807 - In: Bulletin de l'Institut National Genevois - Tome XXXVII - H. Küngig 1907 - pp.199-268, notamment pp.238;240;244 - Texte numérisé et mis à disposition par archive.org
[3] Pierre Caillau Lamicq - Le Voyage à la Maladeta de Louis Cordier 1802 - In: Pyrénées n°100 (Bulletin Pyrénéen n°343) - Oct.-Déc. 1974 - pp.278-300, notamment pp.294;296 - Texte numérisé et mis à disposition par gallica.bnf.fr
[4] Augustin Pyramus De Candolle - Voyage de Tarbes 1807 Première grande traversée des Pyrénées - présenté et annoté par Alain Bourneton - Loubatières 1999 - pp.200-207, notamment pp.200;205
[5] David Vilaseca Basco - Jean Rigaud, el pioner de la Maladeta - In: Muntanya n°904 - juin 2013 - pp. 50-55
[6] Archives départementales du Conseil Général de la Haute-Garonne
Bagnères-de-Luchon : 3E1/2EIM7830-pp.4;135 - 1E14/2EIM7711-p.12 - 4E/140-p.188 - 1E32/2EIM7729-pp.83-85 - 4E2867-p247 – 2E0/2EIM7829-p.22
Cazaril-Laspènes : 1E1/2E4777-pp.92-96
[7] Arbre généalogique par Jean-Didier Cazalaa

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